On me demande parfois : « Mais où allez-vous chercher tout ça ? »
Je serais bien incapable de désigner un endroit précis où naissent mes histoires.
Une idée de roman ne m’arrive presque jamais sous la forme d’une intrigue complète. Même s’il m’arrive d’avoir le début et la fin, assez nettement, je ne me réveille pas un matin avec un meurtrier, trois victimes, un enquêteur, un mobile et un dénouement parfaitement ordonnés dans ma tête.
Chez moi, tout commence beaucoup plus modestement. Et souvent beaucoup plus visuellement.
Une image. Un lieu. Une émotion. Une question.
Quelque chose accroche mon regard ou mon esprit. L’image reste. Elle s’impose. Alors je commence à tirer le fil.

Tout commence souvent par une image
Avant de connaître l’histoire, il m’arrive de voir une scène. Une petite fille sous une pluie glacée. Un papillon qui se cogne contre une vitre avant de trouver une ouverture. Une ville accrochée à une falaise.

Je ne sais pas nécessairement qui sont ces personnages, ce qui leur est arrivé ni même si cette scène figurera un jour dans le roman. Mais quelque chose s’est produit : une émotion s’est attachée à une image.
Et c’est souvent là que commence l’histoire.
Je me pose alors des questions très simples : Pourquoi es-tu? Que s’est-il passé juste avant ? Que va-t-il se passer après ?
Et surtout : cette image m’émeut suffisamment pour refuser de disparaître.
Une idée ne devient pas forcément une histoire. Pour que j’aie envie de passer des mois, parfois des années avec elle, il faut qu’elle contienne quelque chose de plus profond qu’une simple péripétie.
Le réel est souvent le premier déclencheur
Pour Le Pacte des Vierges, le point de départ est venu du réel.
J’avais regardé l’un des nombreux documentaires consacrés à Michel Fourniret. Et une question s’est imposée : comment écrire autour d’un tel sujet sans reproduire quelque chose que nous avons déjà vu et entendu des dizaines de fois ?
Je ne voulais surtout pas transposer une affaire criminelle dans un roman. Le fait divers m’intéresse comme déclencheur, pas comme destination.
Ce qui m’attire, ce sont les questions qu’il ouvre. Comment pense un prédateur ? Comment écrire de son point de vue sans le transformer en personnage fascinant ou caricatural ? Comment raconter la chasse sans reproduire les codes attendus du chasseur et de sa proie ? Que reste-t-il chez ceux qui survivent ? Que fait la disparition d’un enfant à ceux qui continuent à vivre ? Et comment une enfant peut-elle conserver sa volonté face à un adulte qui cherche précisément à la réduire à l’état de proie ?
À partir de là, le réel commence à s’éloigner. Et la fiction prend sa place.
Puis viennent les personnages
Une intrigue criminelle ne me suffit pas. Ce qui m’intéresse véritablement commence lorsque je me demande : à qui cette histoire va-t-elle arriver ? La dimension symbolique est essentielle pour moi. Les oiseaux, dans le Pacte des Vierges, jouent un rôle majeur.
Les personnages apparaissent.
Rivières ne pouvait pas être simplement « le policier chargé de l’enquête ». J’avais besoin que l’affaire qu’il poursuivait rencontre sa propre fracture. Il est enquêteur. Il cherche des preuves. Il raisonne. Il analyse. Mais c’est aussi un père qui a perdu sa fille.
Et voilà que cette enfant morte semble réapparaître dans sa vie. Hallucinations provoquées par le deuil ? Manifestations de son inconscient ? Présence réelle ?
Tout ce qui constitue professionnellement Rivières — sa rationalité, son besoin de comprendre — se trouve alors confronté à quelque chose qu’il ne peut ni mesurer ni prouver.
C’est à cet endroit que le personnage devient intéressant pour moi : lorsque sa force rencontre exactement ce qui peut la mettre en échec.
Laure fonctionne autrement. Elle apporte l’intuition, l’impulsivité, le mouvement. Gabrielle porte la survie. Marion, la résistance. Kozalin, l’emprise.
Progressivement, l’intrigue cesse donc d’être seulement : qui tue ces enfants et pourquoi ? Elle devient aussi : qu’est-ce que cette histoire va révéler de chacun ?

Parfois, c’est un lieu qui déclenche tout
Il y a aussi les lieux. Certains sont interchangeables. Une rue peut en remplacer une autre, un appartement peut être déplacé dans une autre ville sans que l’histoire en soit profondément modifiée.
Et puis il existe des lieux impossibles à remplacer.
J’ai ressenti cela en découvrant Rocamadour. J’ai été saisie par sa verticalité, la roche, les sanctuaires, les grottes, les escaliers, les passages. J’y ai effectué le chemin de croix et cette expérience m’a profondément marquée.
Rocamadour contenait déjà plusieurs des thèmes que je voulais explorer : la souffrance, le sacrifice, la chute, la mort, le sacré, mais aussi le passage et la possibilité d’une remontée.
Dans Le Pacte des Vierges, cette géographie devient véritablement matière romanesque. Sur le chemin de croix, deux pèlerins descendent de station en station avant de découvrir dans la grotte de la Nativité une scène qui transforme symboliquement la cité sacrée en pandémonium, la grotte devenant une porte vers l’enfer.
Je n’avais plus envie de simplement situer mon histoire à Rocamadour. Je voulais que Rocamadour agisse sur elle.

Un lieu réel peut alors devenir un espace symbolique
C’est quelque chose que j’aime particulièrement dans l’écriture : partir d’un élément parfaitement concret et découvrir qu’il peut porter un autre sens.
Dans le chapitre 30 du Pacte des Vierges, Rivières et Laure empruntent l’ascenseur incliné de Rocamadour. C’est un moyen de transport bien réel. Je décris sa cabine jaune et noire, sa forme évoquant les « œufs » des stations de sports d’hiver, son tunnel, son système de traction.
Mais pendant l’écriture, cet espace devient autre chose. La cabine glisse dans la roche. Le mouvement devient presque aérien. Le corridor donne l’impression d’un passage dans le temps. Les secondes semblent s’allonger. La roche les coupe du monde extérieur et leurs vies paraissent momentanément suspendues.
Voilà exactement comment mon imagination fonctionne : le lieu devient sensation. La sensation devient image. Et l’image commence à produire du sens.
Toutes mes histoires ne naissent pas au même endroit
Cette manière de créer à partir d’une image est très présente dans mes thrillers, mais toutes mes histoires ne commencent pas ainsi.
Selon le projet, le point de départ peut être une émotion, une rencontre, un univers professionnel, une interrogation philosophique, un symbole ou même l’envie d’explorer une autre forme de narration.
C’est peut-être ce qui m’intéresse le plus dans l’écriture : ne pas emprunter toujours la même porte pour entrer dans une histoire.
Fragments : partir d’une émotion
Pour Fragments, je suis partie de l’émotion.
Je voulais écrire des nouvelles reliées par un fil rouge très simple : ces émotions qui nous accompagnent et se transforment au fil de la vie. Dans l’enfance. Dans l’adolescence. À l’âge adulte.
Une même émotion n’a pas le même visage à sept ans, à quinze ans ou à quarante ans. Nous n’avons ni les mêmes mots pour la nommer, ni les mêmes armes pour l’affronter. Certaines émotions passent. D’autres se déplacent. D’autres encore semblent disparaître avant de resurgir des années plus tard sous une forme différente.
Avec Fragments, ce n’était donc pas une intrigue qui précédait l’écriture. C’était une question : que devient une émotion lorsque nous grandissons avec elle ?
Chaque nouvelle devenait alors un fragment de vie, mais aussi le fragment d’un parcours émotionnel plus vaste.

Les Artisans de l’aube : regarder derrière le rideau
Les Artisans de l’aube est né autrement.
Cette fois, j’avais envie de portraits. Le cordonnier. L’orfèvre. L’horloger… Ces métiers où la main, le temps, la précision et la transmission ont encore une importance considérable.
Mais ce qui m’intéressait n’était pas seulement le métier. Je voulais regarder derrière le rideau. Que reste-t-il de l’artisan lorsque le commerce ferme, que la porte est verrouillée et que le dernier client est parti ? Qui est la personne derrière le geste que nous observons ? Que lui a coûté cette passion ? Que lui a-t-elle donné ? Qu’a-t-elle sacrifié ? Que transmet-elle ?
Les Artisans de l’aube est ainsi devenu une galerie de portraits et, à travers elle, un hommage à des métiers de passion, mais surtout aux femmes et aux hommes qui les portent.
Là encore, l’histoire naît d’un déplacement du regard : ne pas regarder seulement la vitrine. Regarder celui ou celle qui reste lorsque le rideau tombe.
La Nuit du papillon : une nuit pour devenir autre
La Nuit du papillon appartient encore à une autre famille. Je le conçois davantage comme un conte philosophique.
Un personnage traverse une nuit d’errance. Il marche, rencontre, se confronte à lui-même et, au terme de cette nuit, quelque chose en lui s’est déplacé.
Ce qui m’intéresse ici est moins la destination que le passage. La nuit devient un territoire intérieur. L’errance devient transformation. Et le papillon, une nouvelle fois, n’est évidemment pas pour moi un animal tout à fait anodin.
J’aime ces récits dans lesquels le personnage croit parcourir un espace extérieur alors que le véritable voyage se déroule en lui. Il part avec certaines certitudes. Il ne revient pas tout à fait identique.
Le Soulier de Satan : lorsque le mystère ouvre une autre porte
Avec Le Soulier de Satan, j’entre davantage dans le conte mystérieux et ésotérique.
C’est une dimension qui m’accompagne depuis longtemps. Mes lectures de mythologie, de légendes et de contes m’ont appris très jeune à accepter qu’un récit puisse évoluer sur plusieurs plans : le réel et l’invisible, ce qui s’explique et ce qui résiste à l’explication, le concret et le symbole.
Je n’ai pas nécessairement envie de refermer toutes les portes à la fin d’une histoire. J’aime qu’il demeure parfois une incertitude, une inquiétude, la sensation que quelque chose nous échappe.
Car le mystère ne sert pas uniquement à faire peur. Il permet aussi de questionner ce que nous croyons savoir du monde.
Écrire aussi pour les enfants
Cette envie de transmettre par le récit existe également dans mes textes destinés aux plus jeunes.
Ma passion pour les mangas m’a notamment poussée à retravailler Écoute Sacha et à explorer plusieurs formats selon l’âge auquel je souhaitais m’adresser.
Des contes pour les petits. Une histoire pensée dans un format proche de la bande dessinée pour les adolescents avec Bastien le Peintre. Un petit format « pocket » avec Ombeline et le Pays des Rêves.
À chaque âge correspondent une manière de raconter, un rythme, une relation différente entre le texte et l’image. Mais le changement de format ne signifie pas, pour moi, appauvrir ce que l’on veut transmettre. Bien au contraire.
Le symbole commence dès l’enfance
Ombeline et le Pays des Rêves est ainsi, lui aussi, un conte symbolique.
Cette dimension me semble essentielle dans la transmission, y compris — et peut-être surtout — dès la petite enfance.
Un enfant n’a pas besoin que tout lui soit expliqué pour comprendre une histoire. Il ressent. Il associe. Il imagine. Il comprend parfois intuitivement ce qu’un adulte chercherait à enfermer dans une longue explication.
C’est précisément l’une des grandes forces du conte. Un animal, une forêt, une porte, un objet, un voyage ou un personnage peuvent porter plusieurs significations. L’enfant reçoit d’abord l’aventure. Puis, parfois beaucoup plus tard, il en comprend une autre dimension.
C’est aussi ce qui me manque dans certains contenus contemporains destinés aux enfants. Trop de dessins animés privilégient le mouvement, la couleur et l’enchaînement rapide des situations, mais laissent parfois peu de choses derrière eux. Je trouve cela dommage.
Raconter aux enfants ne consiste pas seulement à les distraire.
Une histoire peut transmettre sans faire la leçon. Elle peut parler du courage, de la différence, de la peur, de la perte, de l’amitié, du désir, du choix. Elle peut déposer une image ou un symbole dont l’enfant ne comprendra peut-être toute la portée que bien plus tard.
Les contes le font depuis des siècles. Et je reste profondément attachée à cette idée : une histoire destinée à un enfant peut être simple sans être vide.

Le symbole arrive rarement avec une pancarte
Je ne me dis pas nécessairement au début : je vais maintenant introduire un symbole. Je préfère qu’il naisse naturellement de l’histoire.
Le papillon de Gabrielle en est un bon exemple. Il existe d’abord comme un insecte. Il est concret. Il vole, cherche une sortie, indique un passage.
Mais il acquiert progressivement une autre dimension. Pour Gabrielle, il devient le psychopompe, celui qui guide, celui qui permet le passage. Et soudain, un simple papillon entre en résonance avec tout le roman.
C’est ce type de construction qui m’intéresse : le symbole doit pouvoir exister sans son explication. Un lecteur peut voir un papillon. Un autre peut y voir le passage entre deux mondes. Les deux lectures doivent fonctionner.
Ensuite seulement commence la construction
Il y a donc une première phase très intuitive dans ma manière de créer. Mais elle ne doit pas donner l’impression que mes romans s’écrivent ensuite tout seuls. C’est même exactement l’inverse.
Une fois que les images, les personnages, les lieux et les grandes questions commencent à apparaître, vient le temps de la construction. Et là, je deviens beaucoup plus méthodique.
Je prépare mes fiches de personnages. Je travaille la chronologie. Je répertorie les lieux et les dates. Je vérifie les déplacements, les indices, les informations dont dispose chaque personnage à chaque moment.
Pour Le Pacte des Vierges, j’ai travaillé avec des tableaux Excel et utilisé un PowerPoint pour visualiser le rythme et le séquençage des chapitres.
Parce qu’un thriller doit pouvoir produire une impression d’urgence tout en étant construit avec précision.
Le lecteur peut courir. L’autrice, elle, doit savoir où elle a posé les pièges.
Et parfois, malgré tous les plans, quelque chose surgit
C’est probablement la partie la plus mystérieuse de l’écriture.
On peut avoir préparé des fiches, une chronologie, des personnages, des lieux, un séquençage extrêmement précis… et soudain, une scène apparaît.
C’est ce qui s’est produit avec ce qui deviendra le chapitre 29. L’image du corps de cette petite fille sous la pluie s’est imposée à moi.
Je pouvais évidemment écrire qu’elle était morte. Mais ce n’était pas ce que je voulais. Je voulais que le lecteur voie avant de comprendre.
Dans le roman, le visage de l’enfant dépasse du sac sous la pluie et la grêle. Ses yeux restent clos. Un grêlon frappe son front sans provoquer le moindre mouvement. Peu à peu, ce qui pourrait presque ressembler à un enfant endormi devient insoutenable précisément parce que le corps ne réagit plus.
Ce passage résume assez bien ma manière d’écrire. Je cherche moins à dire au lecteur ce qu’il doit ressentir qu’à placer devant lui une image qui provoquera l’émotion.
Finalement, je pars toujours de ce qui insiste
Lorsque je regarde mes projets côte à côte, ils paraissent très différents : un thriller comme Le Pacte des Vierges, des nouvelles avec Fragments, des portraits d’artisans, un conte philosophique, des récits ésotériques, des histoires pour enfants, une narration inspirée de la bande dessinée et du manga.
Pourtant, je retrouve toujours le même mouvement.
Dans Fragments, une émotion insiste. Dans Les Artisans de l’aube, c’est un visage derrière un métier. Dans La Nuit du papillon, une transformation. Dans Le Soulier de Satan, un mystère. Dans Ombeline et le Pays des Rêves, un symbole à transmettre. Dans Le Pacte des Vierges, ce sont des images, des personnages, des lieux, le crime et les questions qu’il soulève.
Je ne pars donc pas toujours d’une intrigue. Je pars de quelque chose qui m’interpelle suffisamment pour que j’aie envie de rester avec lui : une émotion, une image, un lieu, un être humain, un symbole, une question.
Ensuite seulement vient cette phrase qui, pour moi, ouvre véritablement la porte de la fiction : « Et si… ? »
Et l’histoire peut commencer.
Une histoire naît donc plusieurs fois
Je pourrais finalement dire qu’un récit ne naît pas une seule fois. Il connaît plusieurs naissances.
Il peut naître dans une image. Dans une émotion. Dans une question. Dans un visage croisé derrière une vitrine. Dans un lieu. Dans un symbole. Puis il naît encore lorsque les personnages apparaissent, lorsque les recherches commencent, lorsque je construis sa chronologie, ou lorsqu’une scène imprévue vient bouleverser ce que j’avais préparé.
C’est un mouvement permanent entre intuition et construction. Entre ce que je maîtrise et ce qui m’échappe. Entre le réel et ce que l’imagination en fait.
Une idée peut être brillante et ne jamais devenir une histoire. Pour moi, elle le devient lorsqu’elle commence à produire des images, des émotions et des êtres dont j’ai besoin de connaître le destin.
Et vous, si vous deviez écrire une histoire demain, par quoi commencerait-elle : une image, une émotion, un personnage, un lieu… ou une question ?