Il y a, me semble-t-il, deux grandes manières d’entrer dans un roman. Certains auteurs peuvent partir presque sans carte : une voix, un personnage, une situation leur suffisent, et ils découvrent l’histoire en l’écrivant. D’autres ont besoin de construire, de vérifier, de documenter, de revenir en arrière, de déplacer, de supprimer. J’appartiens plutôt à cette seconde famille, avec une nuance importante : j’ai appris à ne plus confondre le plan avec une règle. Pour moi, il est devenu un outil, une hypothèse de travail, une carte que je peux redessiner en cours de route.

Deux modes de fonctionnement, deux libertés
Je regarde avec admiration les auteurs capables d’écrire sans plan détaillé, portés par une technicité, une mémoire narrative et une fluidité qui leur permettent de laisser l’histoire se découvrir presque seule. D’autres sont plus besogneux – et je revendique volontiers ce mot. Ils ont besoin d’un cadre, de repères, d’outils auxquels revenir. Georges Simenon, par exemple, préparait très concrètement l’univers de ses personnages, allant jusqu’à dessiner les plans de leurs appartements ou de leurs maisons, tout en conservant une grande liberté au moment d’écrire. Cette apparente contradiction me parle beaucoup : connaître le terrain pour pouvoir ensuite s’y déplacer librement.
Chez moi, tout commence pourtant par l’instinct
Je suis très sensible à une image, à un son, à une atmosphère. Une scène peut s’imposer avant que je connaisse sa place dans le récit : un visage sous la pluie, un papillon qui cherche une issue, une ville accrochée à la roche, une musique qui crée soudain une tension ou un mouvement. À cet instant, je ne cherche pas encore à construire. Je ressens. Je note. Je laisse l’image ou le son agir. C’est souvent la première porte d’entrée dans une histoire, celle qui échappe aux tableaux, aux fiches et à toute organisation rationnelle.

Puis vient le plan – et il commence déjà à bouger
Assez vite, j’ai pourtant besoin d’une structure. Je cherche à comprendre comment l’histoire peut tenir debout, où se situent les points de tension, les révélations, les respirations, les déplacements des personnages. Dans un thriller, cette rigueur est essentielle : il faut savoir ce que chacun sait, ce qu’il ignore encore, quel indice a déjà été donné, à quel moment une information doit apparaître. Je construis donc un plan, mais ce plan n’est jamais définitif. Il se modifie au fur et à mesure de l’écriture. Une scène prend plus de poids que prévu, une autre devient inutile, un personnage résiste, une image nouvelle s’impose. Alors je refaçonne, je déplace, je supprime, je recommence.

Un travail de recherche très concret
Mon écriture repose aussi sur un travail de recherche poussé. Je prépare des fiches de personnages, des tableaux Excel, des chronologies, parfois des séquençages visuels. Je rassemble des illustrations, des photographies historiques, des documents, et il m’arrive d’utiliser des portraits d’acteurs comme supports visuels pour mieux fixer une présence, une expression, une silhouette. Je visite les lieux lorsque je le peux, je prends des photos, je marche, j’écoute, je regarde la lumière, les distances, les matières. Je cherche moins à accumuler de l’information qu’à m’imprégner. L’objectif n’est pas de montrer au lecteur tout ce que j’ai appris, mais de savoir suffisamment pour que le monde du roman paraisse naturel.

L’imprégnation avant la restitution
Un lieu ne m’intéresse vraiment que lorsqu’il cesse d’être un décor. Je veux savoir ce qu’il fait au corps : la fatigue d’une montée, la fraîcheur d’une pierre, l’écho dans un corridor, la sensation d’un espace trop étroit ou trop vaste. Les photographies historiques jouent parfois le même rôle : elles donnent une texture, une posture, une manière de s’habiller ou de regarder qui nourrit l’écriture sans forcément apparaître telle quelle dans le texte. Je préfère souvent faire beaucoup de recherches pour n’en laisser passer qu’une petite partie. Il faut parfois connaître dix détails pour choisir le seul qui donnera une scène juste.
Le travail d’écriture, lui, reste sans concession
La préparation ne protège pas de la réécriture. Au contraire. Une belle phrase peut être supprimée si elle ralentit la scène. Une recherche passionnante peut disparaître si elle ressemble à une démonstration. Un personnage secondaire peut perdre des pages. Une scène entière peut être déplacée ou sacrifiée. C’est là que le plan redevient utile : il permet de regarder le roman d’en haut, de vérifier son mouvement général et d’accepter qu’un élément auquel on tient ne serve finalement pas le livre. Pour moi, écrire, c’est aussi cela : travailler, revenir, couper, reconstruire.
Construire beaucoup pour mieux lâcher prise
Ce qui peut sembler paradoxal, c’est que toute cette préparation me sert précisément à être plus libre lorsque j’écris. Si je connais la chronologie, les lieux, les personnages et leurs blessures, je peux entrer dans une scène sans me demander toutes les trois lignes si quelque chose est cohérent. Je peux alors oublier Excel, les fiches et les plans. Je peux me concentrer sur la respiration, le geste, le son, l’image, le détail sensoriel. C’est souvent à ce moment que surgissent les passages les plus vivants, ceux qui n’étaient pas prévus et qui obligent parfois à revoir toute l’architecture.
Le plan comme carte, jamais comme prison
Avec le temps, j’ai donc appris à me libérer de mon propre plan. Je ne pars pas sans carte, mais j’accepte désormais de redessiner les routes. Si un personnage devient plus complexe, si une scène s’impose, si le texte me conduit ailleurs, je préfère modifier la structure plutôt que forcer l’histoire à entrer dans ce que j’avais prévu. Le plan est là pour soutenir le roman, jamais pour l’étouffer. Ce n’est pas une promesse faite au début de l’écriture ; c’est un outil auquel je reviens, que je corrige et que je transforme.
Alors, plan détaillé ou écriture à l’instinct ?
Pour moi, les deux sont indissociables. L’instinct donne l’élan, l’intuition ouvre des portes, la recherche apporte de la matière, l’imprégnation donne une chair aux lieux et aux personnages, le plan assure la cohérence, et la réécriture tranche sans complaisance. J’ai besoin de cette combinaison. Je construis beaucoup pour pouvoir, au moment juste, accepter de perdre le contrôle. Et peut-être est-ce là que le roman commence réellement à vivre : lorsque ce que j’avais prévu rencontre ce qui, en écrivant, s’impose à moi.
Et vous, si vous écriviez un roman, seriez-vous plutôt du côté du plan minutieux ou de l’instinct ?